Vos débuts
Quel est votre premier souvenir d’art vivant ?
Je crois que c’est une mise en scène du Cid à Lyon. Je devais avoir dix ans et je ne sais pas pourquoi, mais j’y suis allé en pleurant, persuadé que j’allais mourir d’ennui devant ce spectacle « pour adultes ». Pourtant, en sortant, je n’avais qu’un seul rêve : jouer Rodrigue.

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Après ce souvenir fondateur, j’ai participé à des spectacles en colonie de vacances. Et, pour être honnête, le fait de pouvoir faire rire les gens… et plaire aux filles, m’a donné des ailes.
Lors de plusieurs stages en entreprise, j’ai compris que je serais malheureux dans un bureau. En disant certains textes à voix haute, je me sentais aussi plus intelligent que dans la vraie vie. Je me suis donc dit que j’allais me consacrer entièrement à des paroles nécessaires et belles.
Pourquoi ce métier ?
Il y a plusieurs réponses possibles, mais surtout deux que je cherche à raconter dans Insuline et Magnolia. La première, c’est la découverte de mon diabète insulino-dépendant, à 15 ans, qui m’a brutalement fait prendre conscience de l’urgence à vivre. La seconde, c’est la rencontre au lycée avec une jeune femme incroyable, Fleur, qui m’a fait découvrir la littérature et la poésie. Ce cadeau qu’elle m’a fait m’a propulsé sur ma route théâtrale.
Racontez-nous le tout premier spectacle auquel vous avez participé. Une anecdote marquante ?
Deux souvenirs me reviennent. Un spectacle sur la Bible à l’école primaire, où je jouais – très modestement – Jésus. Et une mise en scène du recueil La Bonne Chanson de Paul Verlaine, réalisée par notre professeure de français en classe de seconde. J’ai tout de suite aimé la contrainte que les poèmes imposent à l’acteur. On ne peut pas se cacher derrière un personnage, ni se travestir. Il s’agit d’être au plus près de soi-même, tout en étant traversé par le souffle d’une écriture.
Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur scénique : Un spectacle, une équipe, une rencontre marquante ?
Roberto Benigni déclamant La Divine Comédie de Dante au Grand Rex.
Il commençait par faire rire le public autour des thématiques du texte, en mêlant références populaires et actualité politique.
Puis, il expliquait, de manière érudite, le sens des phrases, rendant la poésie accessible.
Enfin, il déclamait le chant de Dante, et à la fin… tout le monde pleurait. Grandiose.
Quelles belles rencontres ont marqué votre parcours ?
Il y a d’abord eu la comédienne Corinne Descotes, qui animait l’atelier théâtre du lycée, avec une exigence et une passion marquantes. Puis, des professeurs incroyables, notamment Bruno Wacrenier au Conservatoire du 5ᵉ arrondissement de Paris, toujours en quête de la surprise, du vivant sur scène.
Ensuite, Denis Guénoun, obsédé par la question philosophique de l’adresse, avec qui j’ai partagé un long compagnonnage.
Des pères de théâtre comme Jacques Lassalle ou Valère Novarina ont aussi été des repères essentiels.
Il y a aussi des autrices dont j’admire le regard, comme Mariette Navarro, Milène Tournier, ou Nil Bosca, dont j’ai accompagné le spectacle Euphrate.
Difficile de clore la liste…
Où puisez-vous votre énergie créative ?
Dans la nature, bien sûr — ne serait-ce que le Bois de Vincennes.
Mais aussi dans l’énergie et la foi des gens à faire ce qu’ils font, en particulier dans un monde aussi terne et angoissant que le nôtre.
En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ?
J’y trouve un sens profond : en jouant, j’engage mon corps dans une pensée.
J’ai la sensation que c’est là une des plus belles possibilités d’être qui nous soit donnée.
L’art et le corps

Que représente la scène pour vous ?
À l’origine, il y avait l’envie de m’adresser au public à la première personne, dans la lignée d’un comique exigeant et populaire que j’aimais : François Rollin, Jean-Jacques Vanier, Romain Bouteille, Zouc…
J’ai commencé ainsi, dans des cafés-théâtres lyonnais.
Quand je joue des textes poétiques, j’essaie de garder cette même simplicité concrète.
Comme beaucoup, je cherche à la fois l’intimité avec ce que je dis, et le lien le plus direct et sensible avec les spectateurs.
J’aime créer une poésie visuelle et musicale sur scène, une partition physique à la fois organique et cohérente — qui ne s’en remet jamais au hasard.
Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Chez moi, ça se passe dans le pancréas — cet organe qui a décidé un jour de se saboter, en cessant de produire de l’insuline. Comme je l’explique dans mon spectacle, cette maladie a conditionné tout le reste de ma vie.
Rêves et projets

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ?
Oh, beaucoup ! Mais pour commencer : Alain Françon, Julie Deliquet, Emma Dante… et Léos Carax.
Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Un tour du monde théâtral.
Donner un spectacle et recevoir, en retour, des cultures, des traditions, des visages.
Le théâtre permet ça : il offre un langage universel, celui des corps et des émotions, qui permet de rencontrer profondément des gens, sans même parler la même langue — et sans avoir besoin de traduction.
Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Assurément une œuvre inachevée, dont j’ignore l’auteur. Ou bien Les Ailes du désir, de Wim Wenders.
Propos recueillis par Marie-Céline Nivière
Insuline & Magnolia, de et par Stanislas Roquette
Théâtre de la Reine Blanche
2 bis passage Ruelle
75018 Paris.
Du 9 au 4 mai 2025
durée 1h20.