Julia Vidit © Vincent Zobler
Julia Vidit © Vincent Zobler

Julia Vidit : « Le théâtre est un acte généreux »

À la tête du Théâtre de la Manufacture - CDN de Nancy depuis 2021, l’artiste lorraine interroge passé et présent à travers deux pièces de son répertoire, Quatrième A (lutte de classe) de Guillaume Cayet et Le Menteur de Corneille. Connectée aux pouls du monde, elle fait de la scène un endroit de réflexion et d’émancipation.

Julia Vidit Je dirais qu’elle tient bon et que c’est un bateau en pleine tempête. Les salles sont pleines, l’équipe est engagée. Je porte une utopie et j’en suis fière. Mais il y a aussi un travail de sape, une remise en cause permanente du service public de la Culture. On observe une lente érosion des soutiens, une déconstruction insidieuse des institutions culturelles. L’art n’est pas rentable si l’on adopte un point de vue capitaliste, même s’il participe, à son échelle, à la vie économique. Mais c’est un combat que nous ne gagnerons pas sur ce terrain.

Théâtre de la Manufacture - CDN de Nancy © Bruno Di Marco
Théâtre de la Manufacture – CDN de Nancy © Bruno Di Marco

La question n’est pas « combien ça rapporte » mais « quelle société voulons-nous ? » Sommes-nous prêts à investir dans l’éducation, la santé, la culture ? Sommes-nous prêts à assumer que la culture n’est pas un luxe, mais un fondement d’une société démocratique et libre ? Hier, j’ai entendu une phrase géniale du philosophe Alain, qui dit en substance : « Le pessimisme est d’humeur et l’optimisme de volonté. » Et aujourd’hui, chaque discussion mène au même constat : rien ne va. Alors comment continuer à lutter, à se battre, à défendre un mode de vie sans sombrer et faire comprendre l’importance de notre art ? Le public, lui, est clairement là, il a besoin de cet endroit de rencontre et de lien.

Julia Vidit : Oui, et j’ai le sentiment qu’on étouffe toute réflexion collective. L’illusion du débat est entretenue par un flot d’informations contradictoires qui nous submergent. On ne sait plus démêler le vrai du faux, alors on renonce. C’est une stratégie de démobilisation. On nous pousse à l’apathie, et il faut résister à cela.

Le théâtre reste un espace vivant, un lieu d’émotion et de pensée collective. On en a tous besoin. C’est un des derniers lieux où l’on peut partager une expérience physique commune, où l’on peut vibrer ensemble, ressentir ensemble. Dans un monde ultra-connecté et paradoxalement de plus en plus fragmenté, c’est une bouffée d’air, un refuge, mais aussi un champ de bataille pour l’esprit critique.

Il y a clairement un repli sur soi, un enfermement virtuel et technologique qui, au lieu d’aller vers les autres, empêche le partage et le lien à l’autre.

Nous avons la chance, à La Manufacture, même si nous sommes fragilisés par quelques coupes, notamment de la région, d’être soutenus par la mairie, le département et l’État. Toutefois, nous sommes suspendus au gel du budget. Bien que très engagée au quotidien, cette attente pèse sur l’équipe et notre fonctionnement.

Le Menteur de Pierre Corneille, mise en scène de Julia Vidit  © Anne Gayan
Le Menteur de Pierre Corneille, mise en scène de Julia Vidit © Anne Gayan

Julia Vidit : D’abord parce que j’aime profondément cette pièce. Ensuite, je me suis rendue compte, suite à l’appel d’un éditeur qui souhaitait récupérer des photos du spectacle, qu’elle était au programme du bac général et technologique. Cela m’a donné envie d’offrir aux lycéens un regard sur ce texte, car ce n’est pas une pièce simple.

Elle aborde de multiples thématiques qui interrogent certes la France du XVIIe siècle, mais aussi celle d’aujourd’hui. Corneille l’a écrite alors que Louis XIII, son protecteur, venait de mourir. Il venait de quitter Paris pour Rouen, et Louis XIV était encore trop jeune pour régner, bien qu’il présageait déjà de sa politique de centralisation des pouvoirs.

Enfin, pour des raisons très concrètes et budgétaires, je souhaite continuer à défendre des spectacles avec du monde sur le plateau. En remontant une pièce déjà créée, dont j’ai conservé le décor, cela permet d’avoir cette ambition, mais à moindres frais.

Et puis cette pièce résonne différemment aujourd’hui. Elle interroge le mensonge et la vérité dans un monde où la désinformation est omniprésente. Or, la vérité est une notion à laquelle je suis très sensible.

Julia Vidit : Oui. Avant, j’avais un regard plus radical sur Dorante, le rôle-titre. Aujourd’hui, après avoir notamment monté Pirandello, je me demande s’il a d’autres choix que le mensonge pour se construire et échapper aux normes qu’on lui impose.

La vérité devient une question politique. La manipulation des faits est une arme. Il ne s’agit pas seulement de rétablir des faits, mais de défendre des valeurs et se mettre d’accord sur ce qui est juste et libre. Il est fascinant de voir comment Corneille, il y a plusieurs siècles, anticipait cette question de la vérité comme un espace de lutte.

Julia Vidit : Absolument. C’est un espace où l’on interroge nos certitudes, nos représentations. Il doit refléter la diversité du monde. Mettre en scène des comédiens qui ne correspondent pas aux attentes normées, c’est changer les imaginaires, faire avancer la société.

Nous devons toujours nous poser la question : « Qui raconte ? », « Pour qui ? », « Comment ? ». Il y a une responsabilité à tenir et une lutte à mener.

4ème A - Cayet - Vidit © Anne Gayan
Quatrième A (lutte de classes) de Guillaume Cayet, Mise en scène de Julia Vidit © Anne Gayan

Julia Vidit : Ce spectacle est né de la volonté de représenter la jeunesse dans toute sa complexité, sans regard condescendant. Ce projet est le fruit d’une collaboration étroite avec Guillaume Cayet, un auteur engagé dont l’écriture incisive et profondément ancrée dans les réalités sociales donne une voix authentique aux adolescents.

Nous avons voulu leur offrir une tribune où ils puissent exprimer leurs doutes, leurs espoirs, leurs colères et surtout leur capacité à agir sur le monde.

Julia Vidit : Guillaume a une approche immersive et engagée. Il est allé à la rencontre des collégiens, il  a écouté leurs récits, leurs préoccupations. Son écriture s’est nourrie de cette matière brute et vivante.

Par ailleurs, au moment où il a écrit cette pièce, il venait de voir Zéro de conduite de Jean Vigo, un film interdit à la diffusion pendant 33 ans. Tout cela parce que des élèves se révoltaient contre l’ordre établi. Cela en dit long sur notre système éducatif qui est aussi un outil de contrôle de la société par l’État.

Julia Vidit : Leur réaction est fascinante. Ils se sentent représentés, écoutés. Certains me disent qu’ils n’avaient jamais vu une œuvre qui parle d’eux avec tant de justesse. D’autres découvrent que le théâtre peut être un espace où l’on débat, où l’on réfléchit collectivement. C’est une belle preuve que la scène peut être un outil puissant de transmission et de dialogue. Puis ils se rendent compte que la réunion de minorités peut faire basculer la majorité, qu’ils ont la possibilité d’être actifs et changer le monde. 

Julia Vidit : C’est essentiel. Ce que nous faisons au théâtre, c’est un passage de témoin, une manière de questionner l’époque et d’ouvrir des pistes de réflexion. Je veux que les jeunes générations s’approprient ces espaces et se sentent légitimes d’y prendre place. Le théâtre est un lieu de mémoire et de construction de l’avenir. Faire de l’art vivant c’est un acte généreux.


Le menteur de Pierre Corneille
spectacle créé en 2017 au Théâtre de la Manufacture-CDN Nancy Lorraine et vu en janvier 2018 au Théâtre de la Tempête
durée 1h50 environ

Tournée
25 février au 1er mars 2025 au Théâtre de la Manufacture, Nancy (54)
26 au 28 mars 2025 au TNN – Théâtre national de Nice (06)
13 au 16 mai 2025 au Théâtre Olympia, CDN de Tours (37)
4 au 6 juin 2025 au Théâtre de Bourg-en-Bresse (01)

adaptation de Guillaume Cayet et de Julia Vidit
mise en scène de Julia Vidit
avec en 2018 Joris Avodo, Aurore Déon, Nathalie Kousnetzoff, Adil Laboudi, Barthélémy Meridjen, Lisa Pajon, Karine Pédurand, Jacques Pieiller
distribution 2025 Grégoire Lagrange, Mégane Ferrat, Clarisse Lhoni-Botte en alternance Aurore Déon, Hélène N’Suka en alternance Karine, Jacques Pieiller, Marion Duphil, Adil Laboudi &Joris Avodo
dramaturgie et écriture de Guillaume Cayet
scénographie de Thibaut Fack
lumière de Nathalie Perrier
son de Bernard Valléry et Martin Poncet
costumes de Valérie Ranchoux
maquillage, perruques de Catherine Saint-Sever
régie lumière de Jeanne Dreyer, régie générale de Loïc Depierreux, régie son de Martin Poncet
confection costumes : Alix Desceux assistée de Maeva Filée, Blandine Achard et Marion Sola
construction du décor Atelier de la Manufacture-CDN de Nancy en partenariat avec Like Mirror


Quatrième A (lutte de classes) de Guillaume Cayet
spectacle créé au Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy Lorraine le 20 février 2024
Durée 1h15

Tournée
10 au 15 mars 2025 au CDN Théâtre Public de Montreuil (93)
4 avril au Centre Pablo Picasso, Homécourt (54)

Mise en scène Julia Vidit
assistée de Chad Colson
Avec Alexis Barbier, Otilly Belcour, Djibril Mbaye, Bénédicte Mbemba et Sacha Vilmar
Scénographie de Thibaut Fack
Lumière Nathalie Perrier
Création sonore de Manon Amor
Costumes de Valérie Ranchoux-Carta

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