Mathias Bentahar © Olga Bargan
Mathias Bentahar © Olga Bargan

Mathias Bentahar, fou du roi et artiste pluriel

Au Théâtre de la Cité internationale, le comédien se glisse dans la peau d’un clown de one-man-show dans la fable dystopique Painkiller de Pauline Haudepin. À cette occasion, il revient sur son parcours.

Votre premier souvenir d’art vivant ?
En vacances dans un hôtel-club à Agadir, au Maroc. J’avais rencontré un G.O qui m’avait fait chanter Aïcha de Khaled devant tout l’hôtel à l’heure du dîner. J’avais cinq ans. Il m’avait pris sous son aile. C’était ma chanson préférée. Cet été-là, j’ai aussi appris à nager. Je l’aimais trop, ce type.

Painkiller de Pauline Haudepin © Jean-Louis Fernandez
Painkiller de Pauline Haudepin © Jean-Louis Fernandez

Avant même de découvrir le théâtre en salle, j’ai été marqué par les cassettes des spectacles d’Élie Semoun et de Gad Elmaleh que je regardais en boucle à la maison. Je voulais être eux plus tard. Faire pleurer de rire les gens, provoquer sur eux le même effet qu’ils avaient sur moi. Avec mon père, c’était plutôt les films : Jackie Chan, Bruce Lee, Clint Eastwood, la série Highlander sur M6… Ma mère, elle, adorait Sur la route de Madison. Je l’ai vu plusieurs fois.

Au théâtre, mon premier grand choc a été Les Naufragés du Fol Espoir d’Ariane Mnouchkine. Le seul spectacle que j’ai vu adolescent. J’avais trouvé ça magnifique…

Pour ce qui est des textes et de l’interprétation, il y a eu le rap. J’ai commencé à en écouter très jeune : MC Solaar, Disiz la Peste, IAM, Booba…

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Le goût du jeu, je pense. Le collectif. Être avec les autres. Je mentais pas mal quand j’étais petit. J’ai eu un parcours scolaire chaotique. Un jour, ma mère a répondu à une annonce de casting dans Télérama. À dix ans, je me suis retrouvé sur un tournage. Un mois de film pendant les vacances d’été. Ça m’a marqué. Quand j’ai arrêté les cours à seize ans, je me suis demandé ce que j’avais aimé faire dans ma vie. Le théâtre est revenu naturellement.

Pourquoi ce métier ?
Après la troisième, j’étais perdu. Une conseillère d’orientation m’a dirigé vers l’hôtellerie-restauration. J’y suis resté un an. Impossible pour moi de supporter la hiérarchie. J’ai toujours eu un besoin d’horizontalité, et le théâtre y répondait, avec ses joies de troupe et de collectif.

J’ai passé le BAFA pour être animateur. Puis une autre formation dans l’animation (le BAPAAT, option théâtre). Là, j’ai découvert des formes théâtrales comme le théâtre-forum et certains textes – notamment Xavier Durringer – et j’ai ressenti un plaisir immense.

Painkiller de Pauline Haudepin © Jean-Louis Fernandez
Painkiller de Pauline Haudepin © Jean-Louis Fernandez

Le fait d’avoir commencé par l’animation me suit encore. J’ai joué dans pas mal de pièces dites « jeune public » (Arthur et IbrahimHistoire(s) de France d’Amine AdjinaGens du Pays de Marc-Antoine Cyr). Les enfants ne pardonnent rien. J’ai aussi animé des ateliers avec des patients du CMP de l’hôpital Sainte-Anne, avec le Théâtre de l’Odéon, entre 2022 et 2024. Ça m’a inscrit une forme d’humilité et un besoin viscéral de faire du théâtre pour rencontrer les gens.

Un jour, en déjeunant avec ma mère, on est passés devant une école privée de théâtre. J’ai vu de la lumière, comme on dit. J’ai passé une audition et j’ai commencé dans la foulée.

Racontez-nous votre premier spectacle. Une anecdote marquante ?
J’ai commencé le théâtre à Asnières-sur-Seine à sept ans, en activité périscolaire. On a monté une adaptation de Huis Clos de Jean-Paul Sartre. Je jouais un rôle muet : je devais tenter de m’intégrer à différents groupes, sans succès. À la toute fin, je me retrouvais seul sur le grand plateau devant plus de cent personnes. Des parents, des amis, ma mère… Et là, je dis la seule phrase de mon texte : « Eh oui… L’enfer, c’est les autres. » Applaudissements énormes. Et un type dans le public a crié : « Mais oui, t’as raison, petit ! »

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
Au Théâtre de Chaillot : Le Songe d’une nuit d’été mis en scène par Kirill Serebrennikov. Une troupe russe. Une énorme gifle. C’est ça, jouer ! Toutes ces possibilités, cette liberté dans la langue, ce côté mystique… À la fin, les ouvriers étaient sur un grand plateau tournant, et nous, le public, étions invités à le faire tourner. J’avais les larmes aux yeux tout du long.

Painkiller de Pauline Haudepin © Jean-Louis Fernandez
Painkiller de Pauline Haudepin © Jean-Louis Fernandez

Quels artistes ont marqué votre parcours ?
Beaucoup de monde…
La compagnie du Double d’Amine Adjina et Émilie Prévosteau, que je considère comme ma patrie théâtrale. Guillaume Vincent pour la liberté, Estelle Savasta pour la générosité, Simon Bourgade avec qui j’ai fait un spectacle sur les pères qui m’a marqué à vie.
Et des camarades de jeu, Florence Janas, John Arnold, Romain Dutheil… À l’ESAD, des intervenants comme Igor Mendjisky, Laurent Sauvage, Ludor Citrik, Julie Deliquet…

En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
Je ne pense pas qu’on puisse parler d’équilibre. Plutôt d’un déséquilibre constant. Il faut aimer ça. J’ai besoin de ce déséquilibre, de cet inconfort pour rester en mouvement.

Votre rapport à la scène ?
Un espace chelou, une convention merveilleuse, un danger aussi. J’ai fait du stand-up après ma première école. Ce n’était pas très bon, mais ça m’a permis de goûter au trac immense.

Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Dans la gorge, au niveau du plexus aussi. Des tremblements, une excitation. Le sol de plus en plus. Mon regard qui change aussi, un truc qui se ralenti, qui devient plus observateur, qui s’affine.

Histoire(s) de France, d’Amine Adjina © Géraldine Aresteanu
Histoire(s) de France d’Amine Adjina © Géraldine Aresteanu

Collaboration rêvée ?
J’aime les règles du jeu qu’inventent les metteurs en scène. Kirill Serebrennikov, Julie Deliquet, Tiago Rodrigues… Et j’aimerais jouer avec Vladislav Galard, Dominique Reymond, Vincent Dissez…

Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Un spectacle drôle et rassembleur, mais pas du pur divertissement. Un truc avec de la joie, des pleurs, un paquebot, des fleurs, ma mère, la tombe de mon père, la Méditerranée, le PSG, un oiseau énorme… Et un truc qui fasse bouger les consciences.

Si votre parcours était une œuvre d’art ?
Un shōnen. Un truc marrant et triste, intense… Des obstacles, des embûches, des désillusions. J’ai suivi une voix en moi, un petit filet qui me guidait vers le théâtre. Acteur, il faut toujours remettre son désir en jeu. Je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de métiers comme ça.


Painkiller de Pauline Haudepin
Création le 6 mars 2024 à la Colline – Théâtre national

Reprise
1er au 10 avril 2025 au Théâtre de la Cité Internationale

Mise en scène de Pauline Haudepin asssitée de Léon Ostrowsky 
Avec John Arnold, Mathias Bentahar, Pauline Haudepin
Scénographie et costumes de Constant Chiassai-Polin
Son de Sarah Munro
Lumières Laurence Magnée
Collaboration artistique – Alexandre Ben Mrad
Régie générale et plateau Marion Koechlin
Couture d’Ella Revolle
Fabrication des accessoires, costumes et décor – ateliers de La Colline

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