Le Soulier de Satin - Claudel - Ruf © Jean-LouisFernandez,, coll. Comédie-Française
© Jean-LouisFernandez,, coll. Comédie-Française

Le Soulier de Satin : Une formidable épopée théâtrale

Après dix ans de service, l’administrateur de la Comédie-Française Éric Ruf tire sa révérence avec une mise en scène virtuose de la célèbre fresque de Paul Claudel.


C’est une image qui marque durablement : lorsqu’ils saluent le public en fin de spectacle, les comédiens, comédiennes, techniciens et techniciennes ayant participé au Soulier de satin sont si nombreux qu’ils peinent à tenir sur scène. De quoi donner une idée du gigantisme de la pièce de Paul Claudel — huit heures trente de représentation, entractes compris —, adaptée pour la première fois dans son intégralité depuis sa création en 1943.

Le Soulier de Satin - Claudel - Ruf © Jean-LouisFernandez, coll. Comédie-Française
© Jean-LouisFernandez, coll. Comédie-Française

Il faut dire que la pièce est un défi monumental : une galerie de personnages interminable, une intrigue qui s’étend sur vingt ans et traverse des lieux aussi variés que l’Espagne des Conquistadors, Naples, Mogador ou Prague. Dès les premières minutes, un personnage prévient même le spectateur : « Essayez de comprendre, un peu. C’est ce que vous ne comprenez pas qui est le plus beau. »

Cette pièce monumentale n’avait été montée que trois fois jusqu’ici : Jean-Louis Barrault s’y était attaqué en 1943 dans cette même salle, suivi d’Antoine Vitez au Festival d’Avignon en 1987, puis d’Olivier Py à l’Odéon-Théâtre de l’Europe en 2009. Trois mises en scène, certes, mais jamais dans leur version intégrale. De quoi alimenter le mythe autour de ce chef-d’œuvre auquel Éric Ruf s’attaque avec audace, livrant un spectacle gigantesque, fastueux et coûteux, dans un ultime pied de nez aux cinq millions d’euros de coupes budgétaires imposées à la Comédie-Française par le gouvernement.

L’intrigue, particulièrement foisonnante, tourne autour de Prouhèze (Marina Hands, magistrale) et Rodrigue (Baptiste Chabauty, pensionnaire depuis 2023), qui s’aiment d’un amour interdit. Mais les kilomètres et les volontés de la couronne d’Espagne, en pleine conquête du « Nouveau Monde », les séparent. D’autres courtisent la jeune femme, à commencer par Camille (Christophe Montenez, toujours aussi terrifiant). Au milieu de cette histoire d’amour mystique et contrariée, se nouent alliances géopolitiques, stratégies de colonisation et intrigues de cour, incarnées avec brio par Florence Viala, tyrannique et fascinante en souveraine implacable.

Le Soulier de Satin - Claudel - Ruf © Jean-LouisFernandez,, coll. Comédie-Française
© Jean-LouisFernandez,, coll. Comédie-Française

Pour se retrouver, les amants prêts à tout parcourent le globe, résumé en une scène vide, incarnation de tous « les mondes probables ». Ces univers prennent vie à travers les somptueux costumes du couturier Christian Lacroix : robe de princesse pour Prouhèze, costume façon méchante reine d’Alice au pays des merveilles pour Florence Viala, habit de noble aux proportions exagérées pour Laurent Stocker, interprète de Balthazar.


Le plus frappant, dans l’orchestration de cette somme désirée et effrayante, reste sans doute la vitalité de la langue, réinventée par les comédiens à chaque scène. On pouvait redouter le style démesurément lyrique de Claudel, ses digressions et ses dialogues interminables. Mais dans la mise en scène d’Éric Ruf, cette langue est réécrite (un peu), resserrée, densifiée, et même empreinte d’humour. Bref, plus vivante que jamais. Tant et si bien que cette version du Soulier de satin fait écho aux mystérieuses instructions laissées par le dramaturge — qui pensait pourtant que personne ne monterait jamais sa pièce. Claudel écrivait alors : « Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie. » Pari tenu.


Le Soulier de Satin de Paul Claudel
Comédie-Française
1 Place Colette, 75001 Paris, France
Jusqu’au 12 avril, reprise possible au Festival d’Avignon
Durée : 8 heures 30 (avec entractes)

Tournée
19 au 25 juillet 2025 au Festival d’Avignon


Version scénique, mise en scène et scénographie d’Éric Ruf
Avec Alain Lenglet, Florence Viala, Coraly Zahonero, Laurent Stocker, Christian Gonon, Serge Bagdassarian, Suliane Brahim, Didier Sandre, Christophe Montenez, Marina Hands, Danièle Lebrun, Birane Ba, Sefa Yeboah, Baptiste Chabauty, Edith Proust et Fanny Barthod, Rachel Collignon, Gabriel Draper, Vincent Leterme, Aurélia Bonaque Ferrat, Ingrid Schoenlaub, Anna Woloszyn   
Costumes de Christian Lacroix
Lumière de Bertrand Couderc
Direction musicale – Vincent Leterme
Son de Samuel Robineau, de l’académie de la Comédie-Française
Travail chorégraphique – Glysleïn Lefever
Collaboration artistique – Léonidas Strapatsakis
Assistanat à la mise en scène – Alison Hornus et Ruth Orthmann
Assistanat aux costumes – JeanPhilippe Pons et Jennifer Morangier
et de l’académie de la Comédie-Française Assistanat à la mise en scène : Aristeo Tordesillas, Assistanat à la scénographie : Anaïs Levieil & Assistanat aux costumes : Aurélia Bonaque Ferrat

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