Lette (Thierry Hancisse), inventeur talentueux, voit son monde basculer lorsqu’il découvre que son visage, jugé disgracieux, l’empêche de présenter sa propre innovation. Écarté au profit de son assistant, il décide de recourir à la chirurgie esthétique. Le résultat dépasse ses espérances : un visage parfait qui lui ouvre toutes les portes. Sa femme (Sylvia Bergé) le redécouvre, les femmes se l’arrachent, et son patron l’envoie conquérir le marché international. Mais cette ascension fulgurante cache une descente aux enfers. Son chirurgien, flairant le filon, reproduit son visage à l’infini, diluant ainsi son unicité. Lette se retrouve face à une armée de sosies, perdant peu à peu sa singularité et, avec elle, son identité.
L’abîme du soi

La scénographie épurée, dominée par le blanc immaculé, se transforme habilement en open space, bloc opératoire ou chambre d’hôtel, reflétant la déshumanisation progressive du protagoniste. Les jeux de lumières, oscillant entre fuchsia envoûtant et turquoise irréel, renforcent cette atmosphère de la standardisation des goûts et des couleurs. Les stores se transformant en miroirs, omniprésents, renvoient des reflets démultipliés, symbolisant la perte de repères de Lette dans un monde où l’apparence est reine.
Thierry Hancisse incarne avec brio ce personnage en quête de reconnaissance, naviguant entre euphorie et désespoir, beauté et laideur sans jamais altérer sa physionomie. Jordan Rezgui, dans le double rôle du patron cynique et du chirurgien opportuniste, illustre parfaitement les figures d’autorité prêtes à tout pour exploiter les insécurités d’autrui. Sylvia Bergé et Thierry Godard complètent parfaitement ce quatuor. Elle oscille entre femme aimante et prédatrice insatiable, lui campe un éternel second prêt à tout pour briller. Ainsi, ils dévoilent subtilement les facettes toxiques des relations humaines façonnées par le culte de l’image.
Une satire sans retouche
Le Moche ne se contente pas de dénoncer l’obsession contemporaine pour la beauté standardisée ; il interroge également la fragilité de l’identité face aux normes imposées par la société. Aurélien Hamard-Padis signe ici une mise en scène percutante, qui pousse le spectateur à réfléchir sur les conséquences de la quête de perfection et sur la valeur de l’individualité dans un monde en quête constante de conformité.
Olivier Frégaville-Gratian d’Amore
Le Moche de Marius von Mayenburg
Studio
Comédie-Française
99 rue de Rivoli
75001 Paris
du 27 mars au 4 mai 2025
Durée 1h15
Mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis
Avec Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Jordan Rezgui & Thierry Godard
Traduction de Laurent Muhleisen
Scénographie de Salma Bordes
Costumes de Claire Fayel
Lumières de Jérémie Papin
Son d’Antoine Richard