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L’Aire poids-lourd ou le destin d’une jeunesse paumée

Avant le Théâtre des Carmes dans le cadre du Festival Off Avignon, la compagnie La CriAtura présente sa dernière création à la Scène nationale Châteauvallon-Liberté à Toulon.

Hormis les grandes marches aux allures de podium abstrait, c’est presque la seule présence des cinq femmes au plateau qui porte L’Aire poids-lourd. Pour faire entendre la plume de l’Australien Lachlan Philpott, Carole Errante fait le choix d’un théâtre d’interprétation. La metteuse en scène propose ainsi une forme de récit-fiction, à peine modelé par les lumières de Cécile Giovansili-Vissière et l’accompagnement sonore en direct de Jenny Abouav. Dans les voix des interprètes se développe alors une narration qui, sous ses premiers airs de banalité, esquisse le portrait d’une jeunesse et d’une société, en Australie ou ailleurs.

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La langue de Philpott est ancrée dans sa contemporanéité. Dans la traduction de Gisèle Joly, les sujets s’évaporent des phrases et on devine, derrière les « Putain ! » à répétition, tous les « Fuck! » de la version originale. Pour autant, l’apparente normalité du discours ne donne lieu à aucune naturalisation. Avec cette création, c’est en effet l’approche théâtrale qui prend le pas, dans une succession de tableaux qui oscillent entre « avant » et « maintenant ». Menant les spectateurs au gré d’une reconstitution narrative, la pièce se structure autour d’un enjeu censé ménager le suspense, mais dont l’issue est d’une clarté limpide dès les premiers instants.

Et pour cause, L’Aire poids-lourd a moins pour vocation de surprendre que de raconter, d’autant que l’histoire en question est aussi intime qu’universelle. Derrière le quotidien de Bee et Ellie, c’est tout un pan invisible de nos sociétés occidentales qui émerge, celui qui consiste à tromper à la fois l’ennui et la pauvreté. Car du haut de leurs quatorze ans, c’est Rihanna et Kesha que les deux ados érigent en modèles plutôt que leurs mères respectives. Quant aux règles à suivre, ce sont de préférence celles des réseaux sociaux qui font foi. Sur ces bases, chacune construit sa propre éducation sentimentale, sociale et sexuelle, défiant l’autorité représentée par des adultes un brin déconnectés.

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Dans sa direction d’actrices, Carole Errante marque clairement la distinction entre ces deux mondes qui s’entrechoquent. À l’abri au sein de leur petit groupe, Annaëlle Hodet et Alia Coisman revivent les aventures des deux jeunes femmes avec un détachement qui se lit comme l’inconscience adolescente avec laquelle Bee et Ellie évoluent. Témoin de leurs frasques, Elisa Gérard joue Freya, nouvelle arrivante au lycée, qui observe de loin sans trop se mêler et devient une messagère de la scène à la salle. En contrepoids, Anne Naudon endosse tous les autres rôles, ceux des adultes et des petits-amis qui disparaissent quasiment derrière leurs propres caricatures. L’essentiel n’est pas dans ces voix-là, il n’est même pas véritablement dans les mots.

À la manière d’un film de Sean Baker, L’Aire poids-lourd se démarque par une écriture qui mêle le commun au singulier via le portrait d’anti-héroïnes. Bee et Ellie ont beau rêver de célébrité, elles n’en restent pas moins deux ados paumées et inconnues, prêtes à tout pour échapper à leur quotidien. La pièce aborde dans ce sens bon nombre de thématiques qui dépassent nettement l’adresse aux jeunes adultes. Si les références en matière de réseaux sociaux, de culture et de langage semblent déjà appartenir à la génération précédente, cette création rappelle que le sentiment d’abandon social, lui, est intemporel.


L’Aire poids-lourd de Lachlan Philpott
Châteauvallon-Liberté Scène nationale
Châteauvallon
795 Chemin de Châteauvallon
CS 10118 – 83 192 Ollioules
Les 1 et 2 avril 2025
Durée 1h40

Tournée
Du 5 au 26 juillet 2025 au Théâtre des Carmes dans le cadre du Festival Off Avignon (relâche le mardi)

Mise en scène : Carole Errante
Texte : Lachlan Philpott
Traduction : Gisèle Joly
Assistanat à la mise en scène : Marley da Silva & Ambre Hector
Avec Alia Coisman, Elisa Gérard, Annaëlle Hodet, Anne Naudon et Jenny Abouav
Création et performance sonore : Jenny Abouav
Création lumière : Cécile Giovansili-Vissière
Régie lumière et générale : Vincent Guibal
Scénographie : Ghali Bensouda
Costumes : Aude Amédéo

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