Deux spectacles par soir, c’est la proposition à laquelle Artdanthé convie le public. Pour cette première partie, les spectateurs se pressent devant la salle Panopée, deuxième lieu de diffusion du Théâtre de Vanves. Beaucoup de professionnels, mais aussi des passionnés de danse contemporaine avides de prendre le pouls de la vitalité de la création chorégraphique.
Combien de langues il y a dans ta bouche ?

On la découvre dans une quasi pénombre d’où elle émerge doucement. Adossée à une enceinte installée à Cour, Lucía García Pullés s’anime de manière surprenante en multipliant les mouvements de langue. C’est elle qui mène la danse transformant le visage de la danseuse en paysage expressif. On demeure comme hypnotisé par les saillies à la fois drôles et dérangeantes d’un organe finalement peu mobilisé dans le langage chorégraphique.
Dépliant la totalité de son corps, soudain juchée sur la baffle, la danseuse, short noir et haut rouge (seconde peau en latex brillant), adopte une posture plus revendicatrice. Sur les phrases écrites sur des feuilles blanches qu’elle fait défiler, l’une retient particulièrement l’attention. « Combien de langues il y a dans ta bouche ? » La polysémie de l’apostrophe interpelle et donne le ton de ce solo intitulé Mother tongue, né peut-être dans une manifestation féministe. Mais peu importe au final le point de départ, car Lucía García Pullés semble le renouveler tout au long de la pièce.
Interprète pour Mathilde Monnier ou Volmir Cordeiro, entre autres, la danseuse propose une performance qui séduit par sa parfaite maîtrise. Elle déploie une polyphonie chorégraphique dans un univers électro singulier qui illustre les luttes qui la traversent. Acte de résistance qui joue sur différents registres entre ridicule et impertinence, ce solo libère une force et une puissance qui dépassent largement les limites du plateau.
La danse, l’art de la rencontre

La soirée se poursuit au Théâtre de Vanves distant d’une dizaines de minutes à pied. Un sas idéal pour enchaîner entre deux pièces. AC/DC est née de la rencontre entre Jules Lebel, jeune adulte autiste et Stéphane Imbert, danseur depuis quarante ans. Surtout ne vous fiez pas aux apparences. Le fan du groupe de hard rock des années 1970 qui donne son nom à ce duo n’est pas des deux celui que l’on imagine.
Dès le début de la pièce co-signée par Agathe Pfauwadel et Aëla Labbé, le jeune homme clame son amour pour ce genre musical en mettant au jour les t-shirts qu’il a superposés sur son buste. Un après l’autre, il les ôte et c’est un pan de la discographie de ce groupe australien qui défile sous nos yeux. À chaque couche enlevée, il esquisse quelques pas de danse sur le morceau Hells Bells. Dégingandé, agitant dans les airs ses grandes mains tellement expressives, il impose d’emblée une présence scénique touchante et singulière.
À ses côtés, son partenaire s’active sur le plateau. Méthodique, il s’emploie à tirer des fils entre des bâtons pour construire une sorte de tipi qui pourrait servir de refuge. L’occasion pour ces deux-là de se tourner autour, de se défier à coups de références cinématographiques, de s’apprivoiser. Chacun évolue de son côté, comme dans sa bulle avant que la rencontre pleine de douceur, d’attention à l’autre et de réciprocité ait vraiment lieu.
Leurs deux façons d’être au monde, entre courant alternatif (AC) et courant continu (DC) s’entrechoquent, pour finalement se compléter. Entre fluidité pour l’un et rythme saccadé pour l’autre, ce qui se déploie entre ces deux hommes possède un charme fragile et incertain. Très vite, il n’est plus question d’expert ou de débutant. Mais de deux interprètes partageant une relation fraternelle voire filiale. Repoussant chacun ses limites, ils nous donnent à voir une pièce de transmission où chacun s’enrichit de la présence de l’autre.
Claudine Colozzi
Festival Artdanthé
Du 7 au 28 mars 2025 au Théâtre de Vanves
Mother Tongue de Lucía García Pullés
Chorégraphie et interprétation : Lucía García Pullés
Création sonore et musicale : Aria Seashell Delacelle
Chanson : Mailen Pankonin
Création costume : Anna Carraud
Création lumière : Carol Oliveira
Regard extérieur : Marcos Arriola
Coach vocal : Daniel Wendler
Collaboration artistique : Sophie Demeyer, Volmir Cordeiro.
Tournée
7 juin 2025 – Laboratoires d’Aubervilliers, en partenariat avec les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, dans le cadre de Nuit Blanche
12 au 14 juillet 2025 – La belle scène Saint-Denis, Festival Off Avignon
AC/DC d’Aëla Labbé & Agathe Pfauwadel
Chorégraphie : Aëla Labbé & Agathe Pfauwadel
Interprétation : Jules Lebel & Stéphane Imbert
Musique : Arthur Chevillon
Costumes : Violette Angé
Lumières : Florian Laze