Vos débuts
Votre premier souvenir d’art vivant ?
À 14 ans, quand j’ai joué Le Marin de Fernando Pessoa. J’avais oublié mon texte et j’ai improvisé ! Une vraie catastrophe quand on connaît la plume de cet auteur… Mais le metteur en scène m’a quand même félicitée de ne pas avoir perdu pied ! Et en tant que spectatrice, c’était Le Cercle de craie caucasien de Brecht.

Le déclic : Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
En cinquième, un ami m’a dit qu’il faisait du théâtre dans un atelier de quartier à Berre-l’Étang. J’ai essayé. Et au troisième ou quatrième cours, je devais improviser en incarnant une journaliste présentant les infos. Je me suis tellement éclatée ! J’ai eu la sensation d’être quelqu’un d’autre, de voyager dans un autre monde. Je me suis dit : « Waouh ! C’est ça, être comédienne ! ». Ça m’a permis de m’échapper de ma propre vie, ce qui était précieux en pleine adolescence.
Notre prof, Akel Akian, nous disait toujours : « Quand vous entrez dans la salle, vous laissez vos problèmes à la porte. »
Pourquoi ce métier ?
Le besoin d’apprendre des autres, de comprendre tous types de caractères et de mœurs… Un peu comme de la sociologie. À chaque rôle, j’ai l’impression de m’analyser un peu plus.
Racontez-nous le tout premier spectacle auquel vous avez participé. Une anecdote marquante ?
À quinze ans, le deuxième spectacle auquel j’ai participé était Le chapeau de paille d’Italie de Labiche. On l’avait joué avec notre accent du sud. Et mon personnage répétait : « J’ai une épingle dans le dos, ça me pique ! » À la fin du spectacle, ma mère était très gênée, elle pensait que ce n’était pas le texte et que mon costume déconnait !
Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
La première pièce que j’ai jouée à Paris, Du vent dans les branches de sassafras mis en scène par Thomas Le Douarec. Il m’a donné ma chance, tous les acteurs m’ont soutenue, m’ont beaucoup appris. On est toujours en contact. Et d’ailleurs Sophie Tellier, avec qui j’ai commencé, joue aux Gémeaux Parisiens juste derrière nous !
Quelles belles rencontres ont marqué votre parcours ?
Francis Veber, Le Placard a été mon premier film. J’ai tout de suite plongé dans ce métier, aux côtés de grands artistes. Il demandait une précision quasi métronomique, j’ai énormément appris.
Akel Akian, mon prof du sud : d’une générosité et d’une justesse sans pareille.
Raoul Peck, qui m’a fait confiance pour incarner Christine Villemin. Son exigence, son implication contre toutes les formes d’injustice…
Franck Harscouët, évidemment. Ça fait une quinzaine d’années que nous travaillons ensemble. J’ai la sensation de me fondre dans son écriture, et ça, c’est précieux.
Où puisez-vous votre énergie créative ?
Dans l’observation des autres, mais aussi dans mon propre vécu, dans cette capacité à embellir, à poétiser les drames, les doutes, les incompréhensions.

En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
Tout simplement, quand je n’ai pas de rôle à explorer, je m’ennuie, je me sens atrophiée. Mais ce déséquilibre est relatif, car j’ai mon mari, mes filles, mes amis, et avec eux, on développe beaucoup de créativité.
D’ailleurs, je vous invite à un festival de théâtre que nous avons créé à Couture-sur-Loir, dans le Loir-et-Cher, à la maison natale de Pierre de Ronsard. La troisième édition aura lieu les 13, 14 et 15 juin prochain. La programmation est d’enfer et les cartes blanches, foisonnantes !
L’art et le corps
Que représente la scène pour vous ?
Une falaise, un ring ou un terrain de jeu pour enfants.
Une falaise, car parfois, j’ai tellement le trac que j’ai l’impression de me jeter dans le vide !
Un ring, parce que selon l’humeur, on peut ressentir une lutte intérieure.
Et un terrain de jeu, pour cette osmose totale qui nous ramène à l’âme de l’enfance.
C’est aussi un laboratoire de la vie. On cherche, on ressent, on essaie…
Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Dans mon deuxième cerveau : mon ventre. C’est aussi l’endroit où mes angoisses se logent. C’est comme si on frappait à la porte de mon estomac. Il y a aussi les frissons, assez rares, mais quand ils arrivent, j’ai presque l’impression d’avoir touché une émotion du bout des doigts.
Rêves et projets

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
Avec Lynch, Fellini, Chéreau… mais je crois qu’ils ne sont plus tout à fait disponibles ! (rires)
Sinon, Jeanne Herry, Alice Winocour, Antoine Besse, Emmanuelle Bercot, Wes Anderson, Almodóvar, Burton…
Et en mise en scène : Éric Ruf, Mathilda May, Simon Abkarian, Léna Bréban, Justine Heyneman… La liste est longue !
Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Rien d’impossible, mais un peu coûteux ! J’adorerais créer une pièce-film d’horreur drôle, avec des effets spéciaux et un peu de magie.
Ou… entrer à la Comédie-Française ! C’était mon rêve de départ. Il n’est jamais trop tard !
Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Le Penseur de Rodin, parce que je réfléchis trop ! La Vénus d’Urbin de Titien, pour l’arrogance et la liberté dans toute la nudité du modèle. Et Le Rêve de Puvis de Chavannes, pour ma sensibilité aux mondes parallèles et mon questionnement sur notre place dans l’univers.
Propos recueillis par Marie-Céline Nivière
Je m’appelle Adèle Bloom de Franck Harscouët.
Théâtre des Gémeaux Parisiens
15 rue du Retrait
75020 Paris.
Du 5 au 27 avril 2025
durée 1h40.