C’est une fable théâtrale qui commence paradoxalement par une séquence de cinéma. Dans un geste autoréférentiel (et, disons-le, un brin mégalomane), le réalisateur israélien Amos Gitaï ouvre sa pièce par un extrait de Tsili (2014), un de ses films. À l’écran, on peut voir une survivante de la Shoah rejoindre un petit groupe en quête d’un bateau, afin de gagner le nouveau monde.
C’est sans doute à cette terre promise que rêve Golem, à la fois mythe kabbalistique et mosaïque de textes, dont l’objectif est de porter son message humaniste, autant que de montrer combien la persécution des Juifs est un invariant de l’histoire de l’humanité. Le deuxième moment fort de ce début de spectacle accrédite un peu plus cette théorie : sur scène, des tombereaux de vêtements chutent du ciel, rappelant du même geste la Shoah et le travail de Christophe Boltanski.
Mythe juif, langue « de fantômes »

« Golem, ça veut dire quoi ? », interpelle alors Irène Jacob, sortie de derrière la scène, devenue narratrice face à son public. C’est la créature du conte d’Isaac Bashevis Singer, nous explique-t-on alors. Un monstre d’argile créé au IIIe siècle pour protéger les Juifs des persécutions, tel un Frankenstein des temps anciens. Passée cette fable, la pièce se fraie un chemin entre les récits de plusieurs auteurs (sont cités Léon Piliakov, Joseph Roth, Lamed Shapiro, Amos Gitaï lui-même, puis les biographies des comédiens présents sur scène), pour finalement composer douze fragments qui, tous, évoquent le destin du peuple juif.
Dans l’un, Micha Lescot interprète le discours de Barshevis Singer recevant son prix Nobel de littérature en 1978. L’auteur explique préférer écrire en hébreu, cette langue « de fantômes » qui « ne possède presque pas de mots relatifs aux armes, aux munitions, (…) ou à la pratique militaire ». Un autre, inspiré d’un texte de Lamed Shapiro, raconte par le menu les atrocités commises lors d’un pogrom en Russie. Le récit de ces massacres, dont chaque horreur est détaillée par le narrateur, rappelle celui du 7 octobre. Portés tour à tour par quinze interprètes (dont des musiciens à la partition d’une richesse et d’une beauté saisissantes), en yiddish, allemand, anglais, arabe, espagnol, hébreu, ladino et russe, les récits tentent, chacun à leur manière, de porter une parole universelle contre les guerres et les persécutions.
Saturation d’effets

Si certains des tableaux sont d’une beauté foudroyante (comme cette image de ruines de maisons restées suspendues en l’air, pour mieux figurer la catastrophe qui flotte au-dessus de nous), d’autres souffrent d’une sursaturation d’effets visuels et sonores. La scène du pogrom russe en est un bon exemple : ses longs panneaux disposés sur scène, les flammes projetées depuis l’arrière de la salle relèvent davantage du mélo que de la catastrophe millénaire.
Sublime malgré tout, cette superproduction théâtrale parvient la plupart du temps à restituer le tragique de ces destins brisés, il y a un millénaire comme il y a deux ans. Dommage, alors, qu’au terme d’une si limpide et universelle démonstration, le metteur en scène ressente le besoin d’en finir par une explication de texte bien consensuelle. « La littérature, le théâtre ou l’art, c’est un lien de résistance », professe ainsi Micha Lescot, en double un peu naïf de l’auteur. Il suffisait pourtant de regarder Golem pour le comprendre, ou pour s’en convaincre.
Emma Poesy
Golem d’Amos Gitaï
La Colline – théâtre national
15 Rue Malte Brun
75020 Paris
du 4 mars au 3 avril 2025
Durée 2h
Texte : Amos Gitaï et Marie-José Sanselme
Mise en scène : Amos Gitaï
Avec Bahira Ablassi, Irène Jacob, Micha Lescot, Laurent Naouri, Menashe Noy, Minas Qarawany, Anne-Laure Ségla, les musiciens Alexey Kochetkov au violon et synthés, Kioomars Musayyebi au santour, Florian Pichlbauer au piano, et les chanteuses Dima Bawab, Amandine Bontemps, Zoé Fouray, Sophie Leleu, voix et harpe, Marie Picaut en alternance
Recherche : Rivka Markovitski Gitaï
Assistanat à la mise en scène : Céline Bodis, Talia De Vries, Anat Golan
Lumières : Jean Kalman assisté de Juliette de Charnacé
Son : Eric Neveux
Scénographie : Amos Gitaï assisté de Sara Arneberg Gitaï
Coiffures et maquillage : Cécile Kretschmar
Costumes : Fanny Brouste assistée d’Isabelle Flosi
Patine costumes : Emmanuelle Sanvoisin
Vidéo : Laurent Truchot
Conseiller musical et chef de chœur : Richard Wilberforce
Préparation et régie surtitres : Katharina Bader
Conseiller et coach yiddish : Shahar Fineberg
Fabrication des accessoires, costumes et décor : Ateliers de La Colline