Les grandes entreprises qui jouent avec les lois pour faire du profit font partie de notre quotidien. On ne compte plus les documentaires, enquêtes et autres révélations qui mettent au jour des systèmes bien huilés tendant à flirter avec la légalité. Quels que soient les domaines concernés, chacun semble au mieux indifférent, au pire impuissant ou résigné, face à cette dynamique généralisée. Dans ce contexte, quelles armes reste-t-il pour s’opposer à ces industries qui établissent leurs propres règles ? C’est en substance la question que pose Lucas Samain dans sa pièce Derrière les lignes ennemies.
Par-delà l’effet

Parois de tôle imposant un espace clos, lumières ternes de bâtiment industriel abandonné, la scénographie d’Hervé Cherblanc immerge d’office le public dans l’inconfort. Qu’ils le veuillent ou non, les spectateurs font dès lors partie intégrante du groupe responsable de l’enlèvement d’Antoine Moront, héritier de la société familiale dont les arbres génétiquement modifiés provoquent des cancers. Rapidement, le ton est donné : Lucas Samain met en place les codes du thriller politique, dans lequel il oppose militantisme écologique et lobbies tout-puissants. Mais si les médias rivalisent de superlatifs pour qualifier l’événement – le mot « terrorisme » arrive bien vite –, c’est un visage plus ambivalent qu’en donne la pièce.
En effet, loin du portrait d’activistes méticuleusement organisés que dressent les éditorialistes sur les plateaux télé, Derrière les lignes ennemies donne à voir un groupe qui n’en finit pas de se chercher et de repousser ses limites. Car une fois passée la surmédiatisation des premiers jours, alors que le kidnapping se perd dans les faits divers jusqu’à l’oubli, se pose la question de la portée de nos actions, de leur légitimité et du niveau de violence nécessaire pour les rendre impactantes. Dans une société toujours plus attachée aux images et aux effets, c’est dans l’intimité relative de cet entrepôt désaffecté que se révèle l’ambivalence entre l’intention et le passage à l’acte.
Le temps d’agir

À l’image des quatre militants, le public se retrouve ainsi plongé dans une opération en deux temps, celui de l’action se distinguant de celui de la réflexion. C’est la séquestration comme état de fait qui semble pousser chacun d’entre eux à s’interroger sur la situation présente. Dans son écriture, Lucas Samain laisse effectivement une grande place au doute, au silence et à l’introspection. Or c’est précisément dans leurs incertitudes et leurs fragilités, que les personnages de Caroline Fouilhoux, Alexandra Gentil, Jeremy Lewin et Étienne Toqué introduisent une lecture plus vaste. Au sein du collectif qu’ils composent, chacun confronte ses convictions à leur mise en œuvre.
Face à eux, dans le rôle du bouc émissaire, Adrien Rouyard devient presque témoin de sa propre agression et des revendications dont il fait l’objet. Figure de confident contraint, à travers son regard émerge surtout le constat de l’impuissance de ses ravisseurs dans la défense de leur cause. Esquivant la morale éco-politique en lui préférant une approche plus introspective, Lucas Samain propose en définitive une fable qui questionne la radicalité humaine, de son fantasme à sa concrétisation. Au-delà de son propos, Derrière les lignes ennemies ne manque par ailleurs pas de dépeindre une société qui favorise le sensationnel contre le raisonnement. L’humour et la dramatisation ont beau se frayer un chemin par touches, l’extrémisme qui règne trahit avant tout l’effrayante facilité avec laquelle nous envisageons le pire.
Peter Avondo – Envoyé spécial à Lyon
Derrière les lignes ennemies de Lucas Samain
Spectacle créé le 23 janvier 2024 au Théâtre du Rond-Point
Les Célestins, Théâtre de Lyon
4, rue Charles Dullin
69002 Lyon
Du 25 mars au 5 avril 2025
Durée 1h35
Avec Caroline Fouilhoux, Alexandra Gentil, Jeremy Lewin, Adrien Rouyard, Étienne Toqué
Texte et mise en scène : Lucas Samain
Scénographie et lumière : Hervé Cherblanc
Assistanat à la scénographie et lumière : Lison Foulou
Son : Hugo Hamman
Vidéo : Valentin Dabbadie
Costumes : Juliette Chambaud