Nous sommes en 1993. Les accords d’Oslo viennent d’être signés. Devant Clinton, Arafat et Rabin se serrent la main. Pour la première fois depuis la création de l’État d’Israël en mai 1948, une paix durable est envisagée. Nous connaissons la suite. Elle sera tragique. Dans un bunker perdu dans les montagnes suisses, un homme vit reclus. Comme une ultime pirouette à l’histoire, il accepte une unique et dernière interview.
L’improbable rencontre
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Ancien banquier des nazis, détenteur des droits d’auteur de Hitler, Gœring et Goebbels, proche de Carlos et de nombreux terroristes islamistes, François Genoud (Jacques Weber) est toujours passé entre les mailles du filet. Ni les tribunaux, ni la justice expéditive du Mossad – comme indique la piéce – n’ont eu raison de lui. Pourtant, au crépuscule de sa vie, il est prêt à raconter sa vérité à Syril Shiloha, une journaliste juive (Élodie Navarre).
Courtois, élégant, fier comme un paon, l’homme est un monstre, un chasseur qui aime ferrer sa proie pour mieux la mettre à genoux. C’est un manipulateur né, habitué à trouver les failles de ses interlocuteurs pour les humilier jusqu’à l’agonie, jusqu’à l’abject. Déterminée, mais d’apparence fragile, la jeune femme ne semble pas faire le poids. Pourtant, elle a tout du roseau : elle plie souvent, mais ne rompt pas. Si parfois la terreur se lit dans ses yeux, elle n’a pas dit son dernier mot. Dans ce jeu du chat et de la souris, les apparences peuvent être trompeuses.
Joutes à couteaux tirés
Construit comme un thriller psychologique, un huis clos oppressant — la scénographie de Camille Duchemin y participe grandement — où chacun abat ses cartes pour mieux déstabiliser l’autre, L’Injuste flirte sans cesse avec les lignes rouges pour mieux les dénoncer. Aux discours nazis de l’un, à son négationnisme éhonté, l’autre répond sans se démonter, armée de faits et de chiffres. L’un est cynique, froid, l’autre tout en fièvre et en fougue.
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La joute verbale est tendue. Les répliques acérées fusent comme des couteaux et touchent leur cible à chaque coup. Les corps vacillent ou s’affaissent. Écrit à quatre mains — Alexandre Amiel, Yaël Berdugo, Jean-Philippe Daguerre et Alexis Kebbas —, le texte laisse entendre, sans fioritures, la haine des Juifs, un discours qui résonne malheureusement avec l’actualité, pour mieux en dénoncer l’horreur et l’infamie. Le procédé est parfois un peu trop cousu de fil blanc, mais la mise en scène au cordeau de Julien Sbire est suffisamment habile pour éviter l’écueil d’un manichéisme candide.
Tout repose sur le jeu des deux comédiens. Jacques Weber est impeccable d’immoralité et de roublardise. Parfois, le texte semble imperceptiblement ânonné, avalé par l’imposante stature, mais l’acteur a du métier et retombe sans peine sur ses pieds. Face à lui, Élodie Navarre joue avec une belle sensibilité. La rigidité des premiers instants — compréhensible face à un monstre — se mue rapidement en une palette d’émotions aux multiples nuances. Troublante, lumineuse, elle incarne la vérité face à l’Injuste.
Olivier Frégaville-Gratian d’Amore
L’Injuste d’Alexandre Amiel, Yaël Berdugo, Jean-Philippe Daguerre et Alexis Kebbas
Théâtre de la Renaissance
20, Boulevard Saint-Martin
75010 Paris
du 23 janvier au 4 mai 2025
durée 1h15 environ
Mis en scène par Julien Sibre assisté de Valérie Alane
Avec Jacques Weber et Élodie Navarre
Décors de Camille Duchemin
Accessoires – Capucine Grou-Radenez
Costumes de Vanessa Coquet
Lumières de Jean-François Domingues
Musiques de Jérôme Hédin